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Centres jeunesse et prostitution de nos jeunes

Il n'aura suffi que de quelques mois à un gang de rue du nord de Montréal, pour «récupérer» et amener une fillette de 12 ans à se droguer et à se prostituer.

Serge Labrosse
Le Journal de Montréal
17/02/2010 04h22 - Mise à jour 17/02/2010 04h00
http://fr.canoe.ca/infos/societe/archives/2010/02/20100217-042200.html

Gang de rue - Jenny, prostituée à 12 ans
La mère de Jenny s’inquiète pour sa fille et croit que le traitement médical pourrait l’aider à voir plus clair 

© Serge Labrosse

 C'est l'histoire de Jenny - nom fictif - et de son dérapage dans un monde sordide : Une histoire que Le Journal a fait authentifier.

 Ni sa mère, ni la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), ni le centre d'accueil n'ont pu stopper le train en marche, du jour où, il y a deux ans, l'enfant a dû abandonner l'école élémentaire spécialisée - où elle n'avait atteint qu'un niveau de grade quatre - pour être plongée dans l'immensité d'une polyvalente.

 Vulnérable

 «Depuis des années, ma fille souffre d'un trouble de l'attention, d'hyperactivité et de compulsivité (TDAH)», dit la mère.

 «Mais j'ai dû l'envoyer à Louis-Joseph Papineau, une polyvalente autour de laquelle rôde le gang des Bleus -les Crips.»

 Dans cet univers, Jenny était vulnérable même si elle était encore en classe spéciale.

 «Elle avait de la misère à se faire des amis. Ils la trouvaient bizarre. Les gangs de rue, c'est des filles comme ça qu'ils recherchent. Ils se servent des grandes filles pour recruter les plus jeunes».

 Drogue et gangs de rue

 À peine arrivée, il y a deux ans, Jenny a vite été repérée. «C'est la direction de l'école qui m'a alors appris qu'elle se droguait probablement au cannabis ; puis, qu'elle fréquentait des gars de gangs.»

 Jenny s'est mise à s'absenter de la maison. Sa mère, monoparentale, a eu de plus en plus de difficulté à la contrôler.

 Pour ne pas la perdre tout à fait, elle l'a confiée à la DPJ. On a alors convenu que Jenny serait envoyée, pour un temps, au Centre jeunesse de Laval. Mais elle s'est rebellée et a fugué du centre. Six fois.

 On la retrouvait parfois dans une planque de trafiquants, coin Papineau et St-Zotique, à Montréal, où elle se droguait davantage.

 «Les policiers m'ont dit qu'il y avait là beaucoup de pimps», dit la mère.

 On la ramenait chaque fois au centre et on l'isolait parfois. Elle est devenue suicidaire. Un juge a ordonné des contacts familiaux plus fréquents, à la demande de la mère.

 Cette dernière ajoute : «Pour la première fois, on ordonnait aussi qu'un psychiatre évalue Jenny. Il lui a prescrit une médication qu'elle n'avait jamais eue et qui aurait pu l'aider à se contrôler, peut-être».

 Entre-temps, la mère de Jenny a appris que l'été dernier, sa fille s'était prostituée pendant une fugue. Elle n'avait que 13 ans.

 «Ça m'a déchirée», dit la mère.

 L'oncle de l'adolescente a appris de sa nièce, lui, qu'elle avait commencé plus tôt encore. «Elle avait 12 ans», dit-il.

 «Elle venait d'arriver à la polyvalente et c'est une nouvelle 'amie' qui l'a présentée à un vieux, tout près de l'école. Elle est partie avec lui en auto...»

 Si la mère de Jenny en parle aujourd'hui, c'est que sa fille, qui a maintenant 14 ans, est encore en fugue et qu'elle craint pour sa sécurité. Elle a du mal à accepter que la DPJ n'ait pu faire mieux qu'elle pour protéger sa fille des gangs de rue.

 «Elle fuguait de chez moi et c'est pour ça que j'ai obtenu l'aide de la DPJ. Mais elle n'a pas été capable de faire mieux que moi. Ma fille se prostitue probablement, aujourd'hui même, au coin d'une rue...»

Elle est sortie par la grande porte en pyjama

Vendredi, un homme dans la quarantaine a aidé Jenny et une jeune complice à fuir le centre d'accueil. Elles n'ont eu qu'à sortir par la grande porte, en pyjama, et à sauter la clôture.
 
Serge Labrosse
Le Journal de Montréal
17/02/2010 04h21 - Mise à jour 17/02/2010 04h00
http://fr.canoe.ca/infos/societe/archives/2010/02/20100217-042100.html
Une fugue comme il s'en produit sou-vent, dans les centres d'accueil.
 
«Mais pas plus qu'auparavant», assure André Mayer, Directeur des services de réadaptation du Centre jeunesse de Laval.
 
Il n'y aurait pas de lien à faire, dit-il, entre le nombre de fugues et une récente modification à la Loi qui interdit dorénavant de garder «sous clé» les adolescents en protection, à moins d'exceptions.
 
Étonnamment, seulement 5 % des filles et 1 % des garçons en protection auraient profité de l'assouplissement pour fuir le Centre de Laval.
 
Bien sûr, précise M. Mayer, ceux qui sont détenus pour des crimes sont gardés dans des unités dont ils ne peuvent sortir.
 
Sujet à réflexion
 
Néanmoins, admet-il, des cas comme celui de Jenny donnent à réfléchir.
 
Car son cas est à l'image de celui de nombreux jeunes qui, depuis la désinstitutionnalisation du milieu psychiatrique, ont été confiés à des centres d'accueil.
 
On retrouve donc dans les centres jeunesse des cas à problématiques multiples, plus lourds à gérer, et de nouveaux risques.
 
Ces cas plus complexes ne facilitent pas la tâche des intervenants et il n'est peut-être pas loin, avance André Mayer, le temps où «on devra peut-être revenir à plus d'encadrement», pour certains.
 
Le garage
 
Néanmoins, il serait illusoire de penser que, face à des problématiques comme celle de Jenny, il suffise de référer le cas à la DPJ pour tout régler instantanément.
 
André Mayer reprend une expression du milieu, selon laquelle les parents qui appellent à l'aide voient parfois le centre d'accueil comme «un garage où les parents s'attendent à ce qu'on répare leur enfant.»
 
Le directeur Mayer croit tout de même que la DPJ et les centres jeunesse ont beaucoup à apporter aux jeunes en difficulté, y compris Jenny, si elle accepte de recevoir les soins médicaux et l'aide qui, à plus long terme, pourraient l'aider à s'affranchir de la drogue, de la prostitution et des gangs de rue.

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